Le coloriage

Source: http://www.franceculture.fr/emissions/fictions-la-vie-moderne/agence-matrimoniale-de-laetitia-bianchi-15-les-btp-ou-la-joconde

Agence matrimoniale, de Lætitia Bianchi, épisode 2/5

Les agences matrimoniales sont bêtes. Elles cherchent la logique là où tout est silence. Combien de couples se séparent parce que ces petits gestes, cette façon de tenir le crayon, de reposer la salière… ? Dorénavant ça en est fini de ces malentendus : vous lui tendez une carte de l’océan atlantique et vous lui dites de colorier. Il dispose d’une heure en tout et pour tout. Une heure de coloriage, aujourd’hui, maintenant… À 34, à 45, à 17, à 63 ans…

– Bon et donc vous n’avez pas coché le grand brin… J’étais persuadée que vous cocheriez le grand brin, hin, hin, hin. Comme quoi, j’ai beau avoir de l’expérience dans le métier, je peux encore me tromper. Hin, hin, hin, hin… Pourquoi ça n’a pas collé d’ailleurs ?

– Alors, le grand brin. Il a commencé à colorier le pourtour de la France. Pas aventurier pour deux sous. Son stylo s’est posé le long de la Vendée, il est redescendu jusqu’à Biarritz et il a continué, petit à petit. Aux Açores, il a suspendu son geste. Puis il est revenu vers la France. Cette fois il s’est mis à la méditerranée, comme-ci son crayon ne pouvait pas partir ailleurs. Dix minutes étaient déjà passées qu’il n’était pas allé plus loin que mes dernières vacances. J’ai tout de suite su que ça collerait pas.

– Bon, bon, bon, bon… Et donc, vous êtes passée au blondinet. Il a du succès le blondinet. Beau gosse comme on dit.

– Moui, beau gosse.

– Ha, ha, ha, ha. Bien, bien, bien, bien.

– Je suis allée regarder ce qu’il faisait. Il était là, il fumait une clope d’un geste large, l’air satisfait. Il me regardait, désinvolte, l’air de dire : « Ça y est, j’ai fini. ». L’air de dire : « J’ai gagné du temps, c’est bon. À nous deux maintenant ! »

– Mmmh, mmmh, mmmh, mmmh. C’est bien ça.

– J’ai regardé sa feuille. Il avait fait une grande croix, tout en bas une légende. La croix dans le petit carré de la légende disait : bleu. Et ça, ça m’a bien plu. Au début ça m’a bien plu.

– Ah ! Ben c’est bien ça si ça vous a bien plu !

– Oui ! Mais en même temps ça m’a déçu.

– Oh…

– Pourtant, on a discuté un peu.

– Ah, vous avez discuté. Il y avait quand même un petit quelque chose alors.

– Oui, on a discuté. Je me laissais entraîner dans sa désinvolture. Mais, je jetais un coup d’œil à sa grande carte blanche et je me disais : « Pfou, quand même, quand même ! Une belle mer bleue. ». Je me disais « On ne navigue pas sur un concept ! L’art contemporain, pourquoi pas, mais va mettre un bateau sur une hachure… ». Je me disais : « Tu crois que parce que tu as écrit bleu c’est bleu ? ». C’est pas faux, mais c’est pas vrai non plus ! Bon, en tout cas le bleu qui pourrait m’emporter, c’est pas ce bleu de pacotille.

– Bon, bon,bon ! Ben pas la peine de me faire une tirade de deux kilomètres. On oublie le blondinet si je comprends bien.

– Oui, oui, on oublie le blondinet.

– Bon, bon, bon, bon. Alors, laissez-moi voir ce qui reste. Euh, euh, euh… Vous êtes un peu emmerdante si j’puis me permettre ! Quand même… Je pensais en finir avec vous vite… Vous êtes mignonne, mais je vois que… Bon c’est votre droit, on continue, donc. Qu’est-ce que j’ai encore dans mes fiches. Ah, ah, ah, ah, oui ! Le monsieur bon chic, bon genre. Vous savez, celui avec la chemise blanche.

– Ah non, non, non, non, non… Surtout pas, quelle horreur. Non, il faisait des grands gestes : gauche, droite, gauche, droite, pour aller le plus vite possible. Gauche, droite, j’en avais le mal de mer. J’lui ai dit : « Non mais, t’as tout ton temps mon ami ». Mais lui : chaud devant ! Après moi le déluge ! On m’a dit de colorier l’atlantique, je colorie l’atlantique ! Efficace, d’une efficacité qui ne sait plus le pourquoi du comment…

– C’est pas mal, tout de même, l’efficacité, non ? C’est bien ! Ça veut dire qu’on sait ce qu’on veut.

– Non, non, non, parce qu’il a d’abord colorié un tout petit bout du détroit de Magellan. Comme ça, bien fait. Mais le reste… Un chantier ! Un petit coup de crayon par-ci… Puis brouf ! Je me décourage… Et hop ! J’retourne au détroit de Magellan et je remonte jusqu’à je ne sais où dans l’Arctique.

– bon, bon, bon, bon. C’est vous qui voyait, ce n’est pas à moi de dire. Et, comment il s’appelle déjà ? Avec les cheveux frisés.

– Mmmh. Lui, il a fait tout le tour d’abord. Tout le tour le long des côtes, méticuleusement. Une sorte de cabotage. Pour pas déborder, il coloriait le tour, doucement. Ensuite, il lui restait plus qu’à remplir. Alors, bien sûr, on voit d’abord la prudence. Il protège ses arrières, ses avants, ses côtés, tout ! Mais, c’est vrai, ça m’a bien plu le coup des contours.

– Ah ! Ça vous a bien plu le coup des contours ! Bien, très bien ça !

– Il avait commencé par l’Afrique. Et, je sais pas… Voir la côte de la Guinée-Bissau, donc je ne savais même pas à l’époque qu’elle s’appelait Guinée-Bissau, d’ailleurs. Oui, ça m’a plu.

– Oh oui, ah c’est bien. J’étais sûr…

– Ah, non, non, non, non, non. J’ai pas dis que c’était oui. Non, oui, enfin, ça m’a plus le coup des côtes. Mais non, non, pas du tout.

– Bon ! J’imagine qu’on élimine celui avec les lunettes ?

– Oh, on élimine. On élimine direct ! Il m’a dit : « J’suis graphiste. J’te scannes la carte. J’te fais un coup de photoshop. Remplissage bleu et c’est bon ! » Pfou, non mais alors vraiment !

– Ouf, ouf, ouf, ouf, ouf, ouf, ouf… Je ne sais plus quoi vous dire moi, mademoiselle.

– Non mais attendez. Ensuite, il m’a dit : « J’vais t’le choisir ton bleu ! » et il m’a montré sur son portable tous les dégradés possible. Et on peu pas croire que le monde existe seulement dans ces couleurs là ! Brillantes et ternes à la fois… Toutes lisses sur l’écran et bêtes. Alors que le bleu ! Quand on connaît le bleu de Prusse et le bleu outremer et le bleu de cobalt et le bleu roi, …

– Oh, oh, oh, oh ! On va pas se mettre à parler noms des couleurs et des bleus et des jaunes et des rouges ! Hein, mademoiselle ! Il y a douze personnes qui attendent dehors alors vous comprendrez que je n’ai pas que ça à faire. Parler du bleu des Russes et je ne sais quoi ! J’ai du travail ! Alors, maintenant vous me dites s’il en reste un ou non qui vous a plu et puis on écourte parce qu’on va pas y passer la journée !

– Oui, y’a celui qui a pas fini. Avec son stylo, il faisait des petits points, des petites hachures. Bien sûr ça allait pas bien vite, ça allait bien lentement même… Et c’est ça qui me plaisait, ça allait bien lentement. Des petites vagues, là-bas, tout là-bas, le long du golfe qui s’étend de l’Inde à l’Indonésie. Des noms de pays où se baigner : Irian Jaya, des voyelles liquides. Puis, un crayon… un peu de poudre de crayon, avec le doigt il a étalé. On aurait dit une mer calme, une légère houle. Bien sûr c’était long, mais les peintres des mappemondes, ils ont bien dû la colorier la mer ? Ils ont imaginé toutes ses vagues : les pointues, les rondes, les moins rondes, les régulières, les déferlantes. Ils ont eu cette patience. Ils ont eu ces heures de silence. Ils ont su y faire avec les attentes.