Mauvais garçons tatoués

Photographes : Jérôme Pierrat et Eric Guillon

Le tatouage — la « bousille » en argot — s’est propagé en France sur la peau des marins, des soldats passés par les bataillons d’Afrique, des bagnards, des prostituées et des voyous. Messages d’amour, de haine, anti-militarisme, patriotisme, rébus sexuels et autres dessins noirs révèlent les vies aventureuses des « enfants du malheur ». C’est cette « poésie des mauvais garçons » (Albert Londres) que l’on retrouve dans l’ouvrage Mauvais Garçons (éd. La manufacture de livres) de Jérôme Pierrat et Éric Guillon, à travers 150 portraits commentés. Des photographies inédites prises par les autorités françaises entre 1890 et 1930, qui rendent compte de l’histoire du tatouage tout en dressant un portrait social de la France. Voici 14 extraits commentés.

  1. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Jérôme Pierrat décrypte : « Les « mauvais garçons » cherchent souvent sur la peau de leur voisin l’inspiration de leurs tatouages (…). Le plus souvent, leur choix obéit à un code précis qui détermine les antécédents, les états de service ou l’affiliation de leur porteur. Au premier regard, ces tatouages peuvent passer pour de vulgaires marques décoratives. Aux yeux des initiés, ils sont une véritable carte d’identité. » On retrouve cette idée du tatouage autobiographique et codifié dans les milieux mafieux russes, ou chez les gangs chicanos de Los Angeles.

  2. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Archives de police, archives de médecins de prison : la plupart des photographies présentées par Jérôme Pierrat proviennent de Jacques Delarue, ancien résistant devenu commissaire à la Direction centrale de la police judiciaire après la Libération. Il est l’auteur de l’ouvrage de référence Les Tatouages du « milieu » publié en 1950 aux éditions La Roulotte, avec Robert Giraud et le photographe Robert Doisneau. Aujourd’hui retraité, Jacques Delarue est l’un des vice-présidents de l’Association pour des études sur la résistance intérieure (AERI).

  3. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Souvent retrouvés sur le corps des proxénètes, les phrases « Robinets d’Amour », « Au bonheur des Dames », « Je suis un cochon avec les Dames » annoncent la couleur.

  4. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Au-dessus du sexe, l’inscription « Au plaisir des dames ». Beaucoup de tatouages faits dans les lieux d’enfermement révèlent le vide lié à l’abstinence sexuelle.

  5. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    « La mer avant tout » sur le cou. Un as et un pique se répondent aux épaules. « Inch Allah » sur le torse, « Pas de chance » sur le bras… En plus de ces marques classiques, on repère sur le poignet droit le dessin d’un soleil se levant derrière une barrière. Explication : « Souvent tatoué en bracelet sur le poignet, (il) signifie « la liberté derrière les murs » et exprime par extension, la « Belle », l’évasion qui accapare toutes les pensées des détenus. »

  6. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Comme le chantait Fernandel en 1938, « des bataillons d’Afrique, je porte la marque de fabrique ». En 1924, Albert Londres a publié une enquête de dix-neuf articles dans Le Petit Parisien sur Biribi, terme générique désignant les bagnes militaires d’Afrique du Nord auparavant dénoncés par Georges Darien en 1889. Une série d’articles qui rend compte des tatouages, et qui a été éditée ensuite dans le livre Dante n’avait rien vu. À la suite de ce reportage et de la pression de l’opinion publique, le ministère de la guerre a mis fin à ces camps où les condamnés aux travaux forcés dans la chaleur du Sahara étaient aussi torturés. Ici, les points sur les avant-bras révèlent le nombre de jours passés au mitard.

  7. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Les photographies analysées dressent un portrait sombre du traitement fait aux « Bat d’Af », aux « Joyeux ». Jérôme Pierrat explique : « Symbole des tortures infligées aux militaires punis par l’institution militaire de Biribi, la crapaudine doit son nom à la position dans laquelle est maintenu le supplicié, qui, les pieds et les mains rejetés en arrière et liés ensemble, a l’aspect d’un crapaud. »

  8. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Passé des marins et des soldats aux prisonniers, le tatouage a été longtemps observé, devenant une véritable question médico-légale. En 1876, Cesare Lombroso publie L’Uomo delinquente, affirmant que le tatouage était une des caractéristiques de la criminalité.

  9. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    La théorie de Lombroso fut renversée par les recherches de Lacassagne avec son analyse de 2 400 tatouages des « Bat d’Af » (les soldats indomptés des bataillons d’infanterie d’Afrique) publiée en 1881 dans son livre Les Tatouages, études anthropologique et médico-légale. Lacassagne explique que la pratique du tatouage est liée à l’inaction, la solitude, l’enfermement, l’impossibilité de s’exprimer. Cette enquête vient d’être re-publiée par Philippe Artières : À fleur de peau, médecins, tatouages et tatoués, éditions Allia, mai 2014.

  10. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Tatouée sur le visage, la moustache était en vogue chez les disciplinaires et les condamnés militaires auxquels le port de la moustache était interdit. À cause de leurs visages glabres et leurs cheveux rasés, les condamnés aux travaux publics étaient surnommés “Têtes de veaux”. Quant aux papillons, ils étaient le symbole des voleurs (“comme lui, je vole”).

  11. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Si l’esthétique et les codes du tatouage de prison sont aujourd’hui à la mode et vidés de leur sens, il ne s’agissait pas à l’époque d’une œuvre exécutée par un artiste : la qualité des tatouages était aléatoire et dépendait du talent des tatoueurs que l’on avait à disposition en prison, dans les dortoirs militaires ou dans les arrière-salles des bars.

  12. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Tatouage rébus « Je suis un (cochon) au lit » : « De l’amour au sexe, il n’y a qu’un pas que certains franchissaient curieusement de façon assez chaste : si de nombreuses femmes nues s’exhibent lascivement, plus rares sont les scènes de coït ou simplement obscènes. Beaucoup, en revanche, n’hésitent pas à orner leur peau de promesses prétentieuses. »

  13. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Le poignard renversé sur la poitrine est une déclaration de guerre contre les femmes infidèles. « Au fond des cellules, dans les dortoirs où règne la promiscuité, les hommes sont contraints à l’abstinence forcée. La femme, sujet de prédilection des tatouages, est le plus souvent idéalisée mais aussi parfois érigée en symbole de toutes les rancœurs et les frustrations. »

  14. © Collection particulière / Mauvais garçons, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Signe de reconnaissance entre voyous, les tatouages ont aussi été utilisés par la police comme moyen d’identification. À partir de la Seconde Guerre mondiale, les vrais voyous ont commencé à arrêter de se tatouer par souci de discrétion. « À l’époque, dans les années d’après-guerre, c’était déjà la fin, mais on ne pensait pas que ce milieu disparaîtrait aussi rapidement. Nous étions en train de fixer un monde perdu », conclut Jacques Delarue dans un entretien avec Jérome Pierrat (Tatoueurs, tatoués, éd. Actes Sud).

  15. © Collection particulière / Marins Tatoués, Jérôme Pierrat et Eric Guillon, éd. La Manufacture de Livres

    Depuis la découverte de la cérémonie du « tatau » ou « naonao » à Tahiti par l’Endeavour de Cook, Jérôme Pierrat décrypte les liens entre le tatouage et les marins à travers l’analyse d’une série de 150 portraits. Bande-annonce : « Comme le rappelait en 1880 le New-Yorkais Samuel O’Reilly, inventeur de la machine à tatouer électrique : “Un marin sans tatouage n’en est pas vraiment un.”  (…) Le plus souvent, le tatouage a lieu à bord, pendant la traversée, en dehors des heures de service, et surtout quand les matelots sont punis. (…) Aux côtés des classiques trois mâts, on rencontre des cœurs enflammés percés d’une flèche, des sirènes, des étoiles, souvent une ancre ou une rose des vents. Un cochon et un coq sur le dessus des pieds protègent le marin de la noyade : ces animaux de ferme ne sachant pas nager, ils le porteraient à terre rapidement. (…) En France, nombre de tatoueurs apprennent leur métier derrière les barreaux de la prison de Toulon ou dans les cages de l’Hercule, un pénitencier flottant amarré à Brest. » Ouvrage à paraître en septembre, aux éditions La Manufacture de Livres.

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    Mauvais GarçonsJérôme Pierrat, Éric Guillon
    170×240 mm – 180 pages
    29€ / La Manufacture de livres

    Marins tatouésJérôme Pierrat, Éric Guillon
    170×240 mm – 180 pages
    29€ / La Manufacture de livres / Septembre 2014

     

    Source: http://www.mediapart.fr/portfolios/mauvais-garcons-tatoues

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