« Il faut être bête comme Rousseau »

Le jeu de l’amour et de la nécessité

France Culture – 16:00, Le Gai Savoir, la philosophie avec Raphaël Enthoven

Comment aimer quelqu’un quand rien ne nous en empêche ? Comment vivre son amour quand tout le monde est d’accord ? Comment aller au bout de son cœur quand il n’y a aucun obstacle ? Rien n’est plus difficile que de ne pas se compliquer la vie. Mais parfois, rien n’est plus délicieux que de le faire.

C’est à ce délice que nous vous invitons ce dimanche, en parlant du jeu de l’amour et du hasard, un jeu au terme duquel l’ordre social et son corrélat sentimental sont préservés, mais qui, entre-temps, expose ses protagonistes au risque considérable d’aimer celle ou celui qui n’est pas à la même place que soi. Marivaux décrit-il, dans cette pièce, le triomphe de l’amour, ou la victoire de l’ordre ? C’est à vous d’en juger…

Il faut être bête comme Rousseau pour considérer que la condition de la vérité c’est la suppression du déguisement. C’est-à-dire pour opposer de façon si sommaire, si absolutiste, la vérité et l’imposture. Au point de croire que quand on met un déguisement c’est qu’on ment, quand on joue un rôle c’est qu’on ment. C’est-à-dire il faut n’avoir aucune conscience du fait qu’il arrive parfois qu’on se prenne pour le personnage qu’on joue et que par conséquent on devient le personnage qu’on a commencé par contrefaire. Il faut n’avoir aucune sensibilité pour ne pas entrevoir le fait que la meilleure façon pour la réalité que de se révéler c’est de commencer par se dissimuler, c’est de commencer par s’abriter. La meilleure façon pour les maîtres de se reconnaître comme tel, c’est de commencer par s’habiller en domestique. Ça pourrait être une métaphore d’un rapport à l’ontologie même du monde. La meilleure façon de découvrir le monde, la meilleure façon de regarder le soleil c’est de mettre des lunettes de soleil. Sinon ça vous brûle les yeux. La meilleure façon d’éveiller le désir de quelqu’un ce n’est pas de se déshabiller complètement.